Extrait de Le Marchand de rêves
Par Julien Mouissi Mayombo
NB : Tous les noms présents dans ce récit ont été inventés ; toute
similitude avec la réalité n’est que pure coïncidence.
À tous les étudiants gabonais de
partout le monde ; l’Espagne en
particulier.
similitude avec la réalité n’est que pure coïncidence.
À tous les étudiants gabonais de
partout le monde ; l’Espagne en
particulier.
En plein pied dans le XXIe siècle, le futur Capitaine Neiluge Leros à peine se rendait
compte de l’importance capitale des moments qu’il devra vivre durant les deux
lustres avenirs. Dans un univers spatial dominé par l’hostilité de ses habitants, il vivait
à Landscape, une région plutôt connue pour la jovialité, la tolérance, l’hospitalité et la
sympathie – bien que parfois fallacieuse – de ses concitoyens, les Landscapiens.
Après près de douze ans de formation à l’ Ecole Navale et Spatiale de Landscape, il avait été
choisi au même titre qu’une vingtaine d’autres jeunes Landscapiens afin de représenter leur
région durant une mission spatiale conjointe à laquelle chaque Région Spatiale enverraient
près d’une vingtaine de jeunes gens en quête d’aventure, de savoir et donc de maturité
spirituelle. Il y avait neuf Régions. Landscape était la quatrième selon un classement réalisé
lors du Sommet Spatial qui, chaque lustre, avait lieu à Oxydome, la plus grande et la plus
avancée des neuf Régions. Là aura lieu la mission.
Les jeunes Landscapiens qui se retrouvèrent à l’Institut Landscapien des Léonides se
connaissaient à peine. Ils provenaient de familles différentes, de sous-régions différentes mais
avaient tous reçu presque la même formation et dénotaient une certaine soif d’aventure bien
qu’à travers les regards de certains on pouvait mesurer la portée du mystère qu’engendrait ce
monde inconnu jusqu’alors ; ceci, additionné au fait de laisser leur terroir – une prémisse pour
bon nombre d’entre eux ! Les têtes pensantes de Landscape étaient toutes présentes, comme de
coutume. Elles n’avaient guère oublié les différentes phases de cette cérémonie d’adieu que les
Anciens Landscapiens organisaient à chaque fois que l’un des siens allait en mission. La Salle
Spatiale de l’Institut des Léonides était bien pleine d’émotions. Chaque jeune Landscapien
occupa son compartiment sans aucune information sur l’identité des autres membres de
l’équipage. Néanmoins, tous avaient été informés que le jeune Neiluge Leros avait été désigné
Capitaine de la Mission ; ceci de manière unanime ! C’était un jeune garçon au caractère
sérieux ; peu expressif mais, qui faisait de l’amour pour son prochain sa carte de présentation.
Le lancement de la Mission se réalisa sous le nom de RAKEMORE-J. Le choix du nom de celle-ci
qui était aussi celui du vaisseau spatial avait fait l’objet de la première décision de Neiluge à
tant que Capitaine. « Parfait décollage ! », criaient Anciens et parents présents sous des
applaudissements et des cris effrénés.
Au bout de huit heures de navigation, une vue incroyable et impressionnante se présentait
aux yeux des membres de l’équipage. Un panorama futuriste qu’ils n’imaginaient jusqu’alors
que par les récits – parfois fabuleux – des Anciens ou des formateurs de l’Ecole Navale et
Spatiale de Landscape. C’était Oxydome ! La Grande Oxydome ! La stupéfaction les envahit au
point d’oublier qu’ils avaient un amerrissage à effectuer.
- « Bel amerrissage Capitaine ! », lui dit Maître Siulesox avec ce ton sarcastique qui le
caractérisait.
- « Merci Maître Siulesox ! », répondit timidement le jeune Capitaine Neiluge.
- « Appelle-moi Siulesox et oublions ces formalités landscapiennes. Et bienvenus à
Oxydome ».
À peine arrivé à Oxydome, le Capitaine Neiluge se voyait déjà contrait de violer une des
normes de base et fondamentale à Landscape : le traitement. Le Maître Siulesox était le
responsable de l’Institut Oxydomien des Léonides. Il y avait des Instituts des Léonides dans les
neuf Régions Spatiales de cet univers afin de permettre à tous les jeunes de recevoir la
formation ; ou du moins, suivre le même programme de formation. Il est évident que le caractère futuriste
de la Grande Oxydome affectait aussi les Régions voisines. L’essence de la mission des jeunes
Landscapiens était d’apprendre l’Oxydomien – langue parlée à Oxydome – et s’adapter au
mode de vie de cette Région dimensionnelle. Cela paraît si simple. Cependant, c’était deux
modes de vie totalement antagoniques. Une sorte de Sparte Vs Athènes. Afin donc d’éviter un
autre Péloponnèse, les Anciens Landscapiens décidèrent d’envoyer leurs jeunes talents afin
non seulement d’apaiser la tension et démontrer leur prédisposition à instaurer la convivialité
entre les deux Régions mais aussi de mieux connaître de très prêt la pensée oxydomienne.
Hors de leurs scaphandres, les jeunes Landscapiens se voyaient les visages pour la première
fois. Le Capitaine Neiluge reconnut le jeune Tenibovich. Ils se connaissaient depuis Landscape !
Tenibovich était aux commandes du RAKEMORE-J à tant que Capitaine Adjoint aux côtés du
Capitaine Neiluge Leros. Ils se saluèrent sans montrer leur euphorie et leur joie de se retrouver
dans cette mission. Parmi tous les jeunes Landscapiens, il y avait aussi une demoiselle très
connue dans sa sous-région pour son intelligence, son caractère intrépide, son habilité et sa
disposition à apprendre plusieurs langues…et pour sa splendeur ! C’était Ackenir, fille du
Général Ackenir de la 2e sous-région landscapienne. Le Capitaine Neiluge Leros se présenta
auprès d’elle en toute formalité. Elle répondit avec cette éducation et cette élégance propres
aux filles de Généraux landscapiens.
Après s’installer à l’Institut Oxydomien des Léonides, les jeunes Landscapiens commencèrent
sans tarder leur mission. Les visites guidées à travers Oxydome, les rencontres avec les
Oxydomiens les servaient dans leur apprentissage. Tout de même, les landscapiens avaient
toujours été formés sous la tutelle et la vigilance d’un Ancien qui, à chaque pas, leur rappelait que
la discipline et l’honneur se devraient d'être leurs fidèles compagnons dans leur besogne. À Oxydome, c’était le contraire. Les Oxydomiens jouissaient d’une liberté absolue et se considéraient maîtres de leurs destins. C’était là même le but de cette mission : apprendre à garder son sang froid dans des situations de bonheur excessif ou de complications à caractère stressant. Les jeunes Landscapiens devaient apprendre à vivre dans un monde en perpétuelle mutation et où la tentation par le vice est monnaie courante.
Vers la fin du premier lustre, plusieurs d’entre eux avaient perdu tout type de repère avec le
paisible mode de vie de Landscape. Ils étaient noyés dans l’oxydominium ou état profond de
relaxation et de complaisance accrues dans le vice oxydomien. Même le jeune Capitaine Neiluge Leros s’était épris de la belle Ackenir, fille du Général Ackenir de la 2e sous-région landscapienne. Lesnouvelles parvenaient à Landscape et, grande était déception et la désolation. « En moins d’un lustre ils ont perdu la tête !», se répétaient tous les Anciens. Parfois, Ackenir avait d’yeux pour le Capitaine Neiluge, parfois pas. Face à cette incertitude, Neiluge Leros perdit le control sur l’équipage…et sur son caractère d’obédience responsable. À Landscape, les Anciens ne pouvaient restés les bras croisés. Quand il s’agissait de sévir, il le faisait avec la même dévotion que tout autre chose. Ils envoyèrent un convoi de Vétérans à la recherche des jeunes
Landscapiens. Ceux-ci apprirent leur malheur car, ils savaient en quoi consistait la mission des
Vétérans ; et se dispersèrent donc à travers Oxydome; sous la grande surveillance de Maître Siulesox qui, comme bon Oxydomien, ne pouvait rien y faire.
Bien avant ce tumulte, le Capitaine Neiluge Leros et la jeune Ackenir avaient passé de bons moments ensemble. Un soir, alors qu’il ne s’y attendait pas, deux sentinelles lui avisèrent de l’arrivée de la jeune Ackenir à son compartiment. Aussi surpris que les deux sentinelles qui avaient aussi entendu parler de la belle Ackenir, Neiluge ouvrit la porte. C’était bien elle. Vêtue d’une culotte jean et d’une petite chemise en soie, elle laissait aux yeux de quelques curieux la possibilité d’observer sa fine silhouette et ses courbes à l’African Queen. Quand ils étaient tout seuls, elle était vraiment elle ; une douce demoiselle qui savait mettre à l’aise à quiconque suscitait son attention. Aux côtés de Neiluge, son regard laissait enfin entrevoir quelque chose de lisible ; au bonheur de celui-ci, son sourire était plus radiant que jamais. D’ailleurs, il n’arrêtait jamais de lui dire qu’elle avait un joli sourire. Il l’aimait et la respectait tellement qu’il craignait lui faire de mal : une caresse inappropriée, un baiser désapprouvé…cette idée l’affolait au même titre que le désir de l’avoir dans ses bras, caresser son somptueux corps, sentir la douceur de ses mains si moites ou ses lèvres couleur de pétales de roses. Cette visite d’Ackenir dans son compartiment lui restera à jamais gravée dans sa mémoire. Parfois, il se dit « J’aurais dû l’embrasser. J’aurais dû lui exprimer par la physique expérimentale panglossienne mon amour pour elle». Il le dit car, il y avait cette nuit comme une certaine prédisposition de la jeune
Ackenir à se laisser désirer. Une prédisposition de laquelle Neiluge ne se rendit compte que le
jour suivant. Le plus curieux c’est qu’il ne regrette cependant pas le fait de n’être allé au bout
de son désir expérimental. Au contraire, il la tenait dans ses bras, sur ce petit lit ; et il en était fier car il l’aimait – et l’aime encore – plus que tout au monde. C’était le plus jour de sa vie depuis son arrivé à Oxydome.
C’est dans ce tourment sentimental et émotionnel que le Capitaine Neiluge Leros perdit tout
contact avec ses concitoyens landscapiens excepté son adjoint Tenibovich qui pouvait de
temps à autre se transporter. Neiluge trouva refuge à Castronza, la première sous-région d’
Oxydome. Là, il reçut la formation dont il avait besoin car il tenait à tout prix à ce que sa
mission à Oxydome soit accomplie. Dans le cas échéant, il ne saura retourner à Landscape. Un
lustre après, il apprit que le jeune Ackenir vivait à Dirdamopolys, en plein centre d’Oxydome
où elle comptait aussi terminer sa mission.
Lors d’une bataille avec des renégats dans une banlieue de Castronza, le Capitaine Neiluge
perdit la visibilité. En pleine convalescence, il n’arrêtait de penser à la jeune Ackenir ; il répétait
sans cesse son nom. Mais, aucun médecin ne savait de qui il s’agissait. Depuis le Centre de
Réhabilitation, il essaya de se mettre en contact avec elle, mais en vain. Son rétablissement se
compliquait au fur et à mesure qu’il ne savait rien de sa landscapienne préférée. Un soir, il
reçut un télégramme d’elle lui disant qu’elle avait reçu le sien mais qu’elle n’était pas à
Dirdamopolys mais à Landscape ! Elle y était allée – en bref séjour – sous les ordres express
du Général Ackenir. Quand Neiluge lui communiqua qu’il avait perdu la vue dans une bataille,
elle se surprit du fait qu’il pensait toujours à elle après tout ce temps. C’était une sensation
étrange pour Neiluge. Pendant la bataille, il pensait à elle. Et, lorsqu’il pensait qu’il allait
mourir, la dernière personne à qui il aurait aimé parlé était Ackenir. Il le lui dit mais elle n’en
crut un seul mot ; pourtant, c’est bien vrai. Il n’imagine pas sa vie sans elle. Le Capitaine
Neiluge Leros aurait tout abandonné pour être aux côtés de sa tendre Ackenir…y compris sa
mission à Oxydome. Il ignore cependant si celle-ci serait un jour disposée à comprendre et à
accepter à quel point il continue de l’aimer. Son tâtonnement lors de leur dernière
conversation à ce sujet démontre combien Ackenir était au centre de ses pensées les plus
tendres, les plus sincères et pleines de fondement malgré les vicissitudes que chacun d’eux a
dû affronter. Son souhait le plus cher : voir Ackenir sourire !
*
* *
Après avoir donc repris contact avec la belle Ackenir, le Capitaine Neiluge n’était plus
disposé à accepter ce silence et cette distance. Il voulait désormais tout savoir d’elle.
Suite à leur dispersion à travers Oxydome, certains jeunes Landscapiens avaient cependant
créé une organisation secrète afin de maintenir leurs traditions landscapiennes. Petit à petit, le
Capitaine Neiluge retrouvait la visibilité ; il ne pouvait supporter l’idée de ne pouvoir revoir
Ackenir sourire. Les Oxydomiens ne permettaient pas l’existence d’organisations secrètes dans
leur Région. De ce fait, les jeunes Landscapiens s’arrangèrent pour que leur première
rencontre à tant qu’organisation ait lieu. Ils décidèrent à travers des télégrammes codés de se
retrouver à Dirdamopolys. Tous étaient présents. Aucun Vétéran ne sut rien sur cette
rencontre. On pouvait lire de l’émotion dans leurs visages après deux lustres sans nouvelles les
uns des autres. Certes, le Capitaine Neiluge était anxieux de retrouver ses membres
d’équipage ; son Capitaine-Adjoint Tenibovich surtout. Cependant, il n’arrêtait de chercher
dans la multitude ce visage et ce sourire qu’il ne connaissait plus que par le souvenir. Comme
un mirage, il l’aperçut au loin, se frotta les yeux au cas où son imagination lui jouerait un sale
tour. Elle était bien réelle ; c’était bien Ackenir, celle qui n’a cessé de hanter ses jours et ses
nuits. Ils parlèrent à peine. Mais, le simple fait de la revoir lui faisait un bien
incommensurablement grand. Il ne pouvait jouir de son sourire qu’à distance – avec les autres
– pendant qu’il l’observait. Au moment de se séparer, elle lui tendit le main en signe d’adieu ;
et Neiluge lui dit : « pourquoi pas deux bises à la joue ? ». Il n’avait pas arrêté de l’observer
durant toute la rencontre. Elle lui semblait bien distante. Il aurait tout fait pour briser cette
grande barrière qui s’érigeait entre eux et se sentir près d’elle comme cette nuit à l’Institut
Oxydomien des Léonides. Mais, elle était si loin de lui qu’il en souffrait. Elle accepta néanmoins
de lui faire les deux bises. Pendant les quelques secondes que dura ce geste, il ressentit cette
paix intérieure qu’elle seule savait lui transmettre, parfois, rien qu’avec sa présence. Pendant
qu’elle s’éloignait dans une navette spatiale accompagnée d’amis – ou inconnus – il resta là à
observer, impuissant devant la situation, jusqu’à ce que la navette disparaisse dans cette
épaisse obscurité spatiale. Il aurait juste souhaité passer un temps avec Ackenir. Il aurait peutêtre aimé qu’elle lui dise s’ils pourraient se revoir un jour comme cette nuit à Oxydome car, il espère la reconquérir – pour se racheter – et retrouver sa joie de vivre…Ackenir.
compte de l’importance capitale des moments qu’il devra vivre durant les deux
lustres avenirs. Dans un univers spatial dominé par l’hostilité de ses habitants, il vivait
à Landscape, une région plutôt connue pour la jovialité, la tolérance, l’hospitalité et la
sympathie – bien que parfois fallacieuse – de ses concitoyens, les Landscapiens.
Après près de douze ans de formation à l’ Ecole Navale et Spatiale de Landscape, il avait été
choisi au même titre qu’une vingtaine d’autres jeunes Landscapiens afin de représenter leur
région durant une mission spatiale conjointe à laquelle chaque Région Spatiale enverraient
près d’une vingtaine de jeunes gens en quête d’aventure, de savoir et donc de maturité
spirituelle. Il y avait neuf Régions. Landscape était la quatrième selon un classement réalisé
lors du Sommet Spatial qui, chaque lustre, avait lieu à Oxydome, la plus grande et la plus
avancée des neuf Régions. Là aura lieu la mission.
Les jeunes Landscapiens qui se retrouvèrent à l’Institut Landscapien des Léonides se
connaissaient à peine. Ils provenaient de familles différentes, de sous-régions différentes mais
avaient tous reçu presque la même formation et dénotaient une certaine soif d’aventure bien
qu’à travers les regards de certains on pouvait mesurer la portée du mystère qu’engendrait ce
monde inconnu jusqu’alors ; ceci, additionné au fait de laisser leur terroir – une prémisse pour
bon nombre d’entre eux ! Les têtes pensantes de Landscape étaient toutes présentes, comme de
coutume. Elles n’avaient guère oublié les différentes phases de cette cérémonie d’adieu que les
Anciens Landscapiens organisaient à chaque fois que l’un des siens allait en mission. La Salle
Spatiale de l’Institut des Léonides était bien pleine d’émotions. Chaque jeune Landscapien
occupa son compartiment sans aucune information sur l’identité des autres membres de
l’équipage. Néanmoins, tous avaient été informés que le jeune Neiluge Leros avait été désigné
Capitaine de la Mission ; ceci de manière unanime ! C’était un jeune garçon au caractère
sérieux ; peu expressif mais, qui faisait de l’amour pour son prochain sa carte de présentation.
Le lancement de la Mission se réalisa sous le nom de RAKEMORE-J. Le choix du nom de celle-ci
qui était aussi celui du vaisseau spatial avait fait l’objet de la première décision de Neiluge à
tant que Capitaine. « Parfait décollage ! », criaient Anciens et parents présents sous des
applaudissements et des cris effrénés.
Au bout de huit heures de navigation, une vue incroyable et impressionnante se présentait
aux yeux des membres de l’équipage. Un panorama futuriste qu’ils n’imaginaient jusqu’alors
que par les récits – parfois fabuleux – des Anciens ou des formateurs de l’Ecole Navale et
Spatiale de Landscape. C’était Oxydome ! La Grande Oxydome ! La stupéfaction les envahit au
point d’oublier qu’ils avaient un amerrissage à effectuer.
- « Bel amerrissage Capitaine ! », lui dit Maître Siulesox avec ce ton sarcastique qui le
caractérisait.
- « Merci Maître Siulesox ! », répondit timidement le jeune Capitaine Neiluge.
- « Appelle-moi Siulesox et oublions ces formalités landscapiennes. Et bienvenus à
Oxydome ».
À peine arrivé à Oxydome, le Capitaine Neiluge se voyait déjà contrait de violer une des
normes de base et fondamentale à Landscape : le traitement. Le Maître Siulesox était le
responsable de l’Institut Oxydomien des Léonides. Il y avait des Instituts des Léonides dans les
neuf Régions Spatiales de cet univers afin de permettre à tous les jeunes de recevoir la
formation ; ou du moins, suivre le même programme de formation. Il est évident que le caractère futuriste
de la Grande Oxydome affectait aussi les Régions voisines. L’essence de la mission des jeunes
Landscapiens était d’apprendre l’Oxydomien – langue parlée à Oxydome – et s’adapter au
mode de vie de cette Région dimensionnelle. Cela paraît si simple. Cependant, c’était deux
modes de vie totalement antagoniques. Une sorte de Sparte Vs Athènes. Afin donc d’éviter un
autre Péloponnèse, les Anciens Landscapiens décidèrent d’envoyer leurs jeunes talents afin
non seulement d’apaiser la tension et démontrer leur prédisposition à instaurer la convivialité
entre les deux Régions mais aussi de mieux connaître de très prêt la pensée oxydomienne.
Hors de leurs scaphandres, les jeunes Landscapiens se voyaient les visages pour la première
fois. Le Capitaine Neiluge reconnut le jeune Tenibovich. Ils se connaissaient depuis Landscape !
Tenibovich était aux commandes du RAKEMORE-J à tant que Capitaine Adjoint aux côtés du
Capitaine Neiluge Leros. Ils se saluèrent sans montrer leur euphorie et leur joie de se retrouver
dans cette mission. Parmi tous les jeunes Landscapiens, il y avait aussi une demoiselle très
connue dans sa sous-région pour son intelligence, son caractère intrépide, son habilité et sa
disposition à apprendre plusieurs langues…et pour sa splendeur ! C’était Ackenir, fille du
Général Ackenir de la 2e sous-région landscapienne. Le Capitaine Neiluge Leros se présenta
auprès d’elle en toute formalité. Elle répondit avec cette éducation et cette élégance propres
aux filles de Généraux landscapiens.
Après s’installer à l’Institut Oxydomien des Léonides, les jeunes Landscapiens commencèrent
sans tarder leur mission. Les visites guidées à travers Oxydome, les rencontres avec les
Oxydomiens les servaient dans leur apprentissage. Tout de même, les landscapiens avaient
toujours été formés sous la tutelle et la vigilance d’un Ancien qui, à chaque pas, leur rappelait que
la discipline et l’honneur se devraient d'être leurs fidèles compagnons dans leur besogne. À Oxydome, c’était le contraire. Les Oxydomiens jouissaient d’une liberté absolue et se considéraient maîtres de leurs destins. C’était là même le but de cette mission : apprendre à garder son sang froid dans des situations de bonheur excessif ou de complications à caractère stressant. Les jeunes Landscapiens devaient apprendre à vivre dans un monde en perpétuelle mutation et où la tentation par le vice est monnaie courante.
Vers la fin du premier lustre, plusieurs d’entre eux avaient perdu tout type de repère avec le
paisible mode de vie de Landscape. Ils étaient noyés dans l’oxydominium ou état profond de
relaxation et de complaisance accrues dans le vice oxydomien. Même le jeune Capitaine Neiluge Leros s’était épris de la belle Ackenir, fille du Général Ackenir de la 2e sous-région landscapienne. Lesnouvelles parvenaient à Landscape et, grande était déception et la désolation. « En moins d’un lustre ils ont perdu la tête !», se répétaient tous les Anciens. Parfois, Ackenir avait d’yeux pour le Capitaine Neiluge, parfois pas. Face à cette incertitude, Neiluge Leros perdit le control sur l’équipage…et sur son caractère d’obédience responsable. À Landscape, les Anciens ne pouvaient restés les bras croisés. Quand il s’agissait de sévir, il le faisait avec la même dévotion que tout autre chose. Ils envoyèrent un convoi de Vétérans à la recherche des jeunes
Landscapiens. Ceux-ci apprirent leur malheur car, ils savaient en quoi consistait la mission des
Vétérans ; et se dispersèrent donc à travers Oxydome; sous la grande surveillance de Maître Siulesox qui, comme bon Oxydomien, ne pouvait rien y faire.
Bien avant ce tumulte, le Capitaine Neiluge Leros et la jeune Ackenir avaient passé de bons moments ensemble. Un soir, alors qu’il ne s’y attendait pas, deux sentinelles lui avisèrent de l’arrivée de la jeune Ackenir à son compartiment. Aussi surpris que les deux sentinelles qui avaient aussi entendu parler de la belle Ackenir, Neiluge ouvrit la porte. C’était bien elle. Vêtue d’une culotte jean et d’une petite chemise en soie, elle laissait aux yeux de quelques curieux la possibilité d’observer sa fine silhouette et ses courbes à l’African Queen. Quand ils étaient tout seuls, elle était vraiment elle ; une douce demoiselle qui savait mettre à l’aise à quiconque suscitait son attention. Aux côtés de Neiluge, son regard laissait enfin entrevoir quelque chose de lisible ; au bonheur de celui-ci, son sourire était plus radiant que jamais. D’ailleurs, il n’arrêtait jamais de lui dire qu’elle avait un joli sourire. Il l’aimait et la respectait tellement qu’il craignait lui faire de mal : une caresse inappropriée, un baiser désapprouvé…cette idée l’affolait au même titre que le désir de l’avoir dans ses bras, caresser son somptueux corps, sentir la douceur de ses mains si moites ou ses lèvres couleur de pétales de roses. Cette visite d’Ackenir dans son compartiment lui restera à jamais gravée dans sa mémoire. Parfois, il se dit « J’aurais dû l’embrasser. J’aurais dû lui exprimer par la physique expérimentale panglossienne mon amour pour elle». Il le dit car, il y avait cette nuit comme une certaine prédisposition de la jeune
Ackenir à se laisser désirer. Une prédisposition de laquelle Neiluge ne se rendit compte que le
jour suivant. Le plus curieux c’est qu’il ne regrette cependant pas le fait de n’être allé au bout
de son désir expérimental. Au contraire, il la tenait dans ses bras, sur ce petit lit ; et il en était fier car il l’aimait – et l’aime encore – plus que tout au monde. C’était le plus jour de sa vie depuis son arrivé à Oxydome.
C’est dans ce tourment sentimental et émotionnel que le Capitaine Neiluge Leros perdit tout
contact avec ses concitoyens landscapiens excepté son adjoint Tenibovich qui pouvait de
temps à autre se transporter. Neiluge trouva refuge à Castronza, la première sous-région d’
Oxydome. Là, il reçut la formation dont il avait besoin car il tenait à tout prix à ce que sa
mission à Oxydome soit accomplie. Dans le cas échéant, il ne saura retourner à Landscape. Un
lustre après, il apprit que le jeune Ackenir vivait à Dirdamopolys, en plein centre d’Oxydome
où elle comptait aussi terminer sa mission.
Lors d’une bataille avec des renégats dans une banlieue de Castronza, le Capitaine Neiluge
perdit la visibilité. En pleine convalescence, il n’arrêtait de penser à la jeune Ackenir ; il répétait
sans cesse son nom. Mais, aucun médecin ne savait de qui il s’agissait. Depuis le Centre de
Réhabilitation, il essaya de se mettre en contact avec elle, mais en vain. Son rétablissement se
compliquait au fur et à mesure qu’il ne savait rien de sa landscapienne préférée. Un soir, il
reçut un télégramme d’elle lui disant qu’elle avait reçu le sien mais qu’elle n’était pas à
Dirdamopolys mais à Landscape ! Elle y était allée – en bref séjour – sous les ordres express
du Général Ackenir. Quand Neiluge lui communiqua qu’il avait perdu la vue dans une bataille,
elle se surprit du fait qu’il pensait toujours à elle après tout ce temps. C’était une sensation
étrange pour Neiluge. Pendant la bataille, il pensait à elle. Et, lorsqu’il pensait qu’il allait
mourir, la dernière personne à qui il aurait aimé parlé était Ackenir. Il le lui dit mais elle n’en
crut un seul mot ; pourtant, c’est bien vrai. Il n’imagine pas sa vie sans elle. Le Capitaine
Neiluge Leros aurait tout abandonné pour être aux côtés de sa tendre Ackenir…y compris sa
mission à Oxydome. Il ignore cependant si celle-ci serait un jour disposée à comprendre et à
accepter à quel point il continue de l’aimer. Son tâtonnement lors de leur dernière
conversation à ce sujet démontre combien Ackenir était au centre de ses pensées les plus
tendres, les plus sincères et pleines de fondement malgré les vicissitudes que chacun d’eux a
dû affronter. Son souhait le plus cher : voir Ackenir sourire !
*
* *
Après avoir donc repris contact avec la belle Ackenir, le Capitaine Neiluge n’était plus
disposé à accepter ce silence et cette distance. Il voulait désormais tout savoir d’elle.
Suite à leur dispersion à travers Oxydome, certains jeunes Landscapiens avaient cependant
créé une organisation secrète afin de maintenir leurs traditions landscapiennes. Petit à petit, le
Capitaine Neiluge retrouvait la visibilité ; il ne pouvait supporter l’idée de ne pouvoir revoir
Ackenir sourire. Les Oxydomiens ne permettaient pas l’existence d’organisations secrètes dans
leur Région. De ce fait, les jeunes Landscapiens s’arrangèrent pour que leur première
rencontre à tant qu’organisation ait lieu. Ils décidèrent à travers des télégrammes codés de se
retrouver à Dirdamopolys. Tous étaient présents. Aucun Vétéran ne sut rien sur cette
rencontre. On pouvait lire de l’émotion dans leurs visages après deux lustres sans nouvelles les
uns des autres. Certes, le Capitaine Neiluge était anxieux de retrouver ses membres
d’équipage ; son Capitaine-Adjoint Tenibovich surtout. Cependant, il n’arrêtait de chercher
dans la multitude ce visage et ce sourire qu’il ne connaissait plus que par le souvenir. Comme
un mirage, il l’aperçut au loin, se frotta les yeux au cas où son imagination lui jouerait un sale
tour. Elle était bien réelle ; c’était bien Ackenir, celle qui n’a cessé de hanter ses jours et ses
nuits. Ils parlèrent à peine. Mais, le simple fait de la revoir lui faisait un bien
incommensurablement grand. Il ne pouvait jouir de son sourire qu’à distance – avec les autres
– pendant qu’il l’observait. Au moment de se séparer, elle lui tendit le main en signe d’adieu ;
et Neiluge lui dit : « pourquoi pas deux bises à la joue ? ». Il n’avait pas arrêté de l’observer
durant toute la rencontre. Elle lui semblait bien distante. Il aurait tout fait pour briser cette
grande barrière qui s’érigeait entre eux et se sentir près d’elle comme cette nuit à l’Institut
Oxydomien des Léonides. Mais, elle était si loin de lui qu’il en souffrait. Elle accepta néanmoins
de lui faire les deux bises. Pendant les quelques secondes que dura ce geste, il ressentit cette
paix intérieure qu’elle seule savait lui transmettre, parfois, rien qu’avec sa présence. Pendant
qu’elle s’éloignait dans une navette spatiale accompagnée d’amis – ou inconnus – il resta là à
observer, impuissant devant la situation, jusqu’à ce que la navette disparaisse dans cette
épaisse obscurité spatiale. Il aurait juste souhaité passer un temps avec Ackenir. Il aurait peutêtre aimé qu’elle lui dise s’ils pourraient se revoir un jour comme cette nuit à Oxydome car, il espère la reconquérir – pour se racheter – et retrouver sa joie de vivre…Ackenir.